BOLA SHAGAYA, La femme qui a conquis les sommets du capitalisme nigérian

Photo D.R.

Dans l’histoire Ă©conomique contemporaine de l’Afrique, certaines femmes ont rĂ©ussi Ă  s’imposer dans des univers longtemps considĂ©rĂ©s comme des bastions masculins. Au Nigeria, premiĂšre puissance Ă©conomique du continent, Bola Shagaya appartient Ă  ce cercle restreint de pionniĂšres qui ont transformĂ© leur rĂ©ussite individuelle en symbole d’Ă©mancipation Ă©conomique.

À la tĂȘte d’un empire bĂąti dans le pĂ©trole, l’immobilier, la finance et le commerce, elle incarne depuis plus de quatre dĂ©cennies l’ascension d’une gĂ©nĂ©ration de femmes d’affaires africaines qui ont refusĂ© de se contenter des rĂŽles traditionnellement assignĂ©s Ă  leur sexe.

L’histoire de Bola Shagaya est aussi celle du Nigeria moderne. Un pays dont la croissance fulgurante, les crises successives et les opportunitĂ©s immenses ont façonnĂ© plusieurs gĂ©nĂ©rations d’entrepreneurs. NĂ©e dans les annĂ©es prĂ©cĂ©dant l’indĂ©pendance, elle grandit dans une sociĂ©tĂ© oĂč les femmes occupent dĂ©jĂ  une place importante dans le commerce, mais demeurent largement absentes des centres de dĂ©cision Ă©conomique.

Comme beaucoup de futures grandes fortunes nigĂ©rianes, son parcours dĂ©bute loin des projecteurs. AprĂšs des Ă©tudes supĂ©rieures, elle entame sa carriĂšre Ă  la Banque centrale du Nigeria. Cette expĂ©rience lui permet d’acquĂ©rir une comprĂ©hension prĂ©cieuse des mĂ©canismes financiers et des rouages de l’Ă©conomie nationale. Mais trĂšs vite, la sĂ©curitĂ© d’une carriĂšre administrative ne suffit plus Ă  satisfaire ses ambitions.

Au dĂ©but des annĂ©es 1980, elle choisit de se lancer dans l’entrepreneuriat. Une dĂ©cision audacieuse dans un contexte oĂč les femmes chefs d’entreprise restent rares dans les secteurs stratĂ©giques. Cette prise de risque va pourtant s’avĂ©rer dĂ©terminante. À travers Practoil Limited, elle investit dans le commerce des produits pĂ©troliers et des huiles industrielles, un domaine particuliĂšrement lucratif dans un pays dont l’Ă©conomie repose largement sur l’exploitation des hydrocarbures.

La rĂ©ussite de Bola Shagaya repose sur une qualitĂ© essentielle : sa capacitĂ© Ă  identifier les secteurs oĂč se crĂ©e la richesse. Contrairement Ă  de nombreux entrepreneurs qui concentrent leurs activitĂ©s dans un domaine unique, elle adopte trĂšs tĂŽt une stratĂ©gie de diversification. À mesure que son influence Ă©conomique grandit, elle Ă©tend ses investissements Ă  l’immobilier, Ă  la finance, Ă  la photographie industrielle, aux transports et Ă  d’autres activitĂ©s commerciales.

Cette stratĂ©gie lui permet non seulement d’accroĂźtre sa fortune, mais aussi de traverser les pĂ©riodes d’instabilitĂ© Ă©conomique qui jalonnent l’histoire rĂ©cente du Nigeria. Car entreprendre dans ce gĂ©ant africain n’a jamais Ă©tĂ© un long fleuve tranquille. Fluctuations des cours du pĂ©trole, dĂ©valuations monĂ©taires, crises politiques ou difficultĂ©s infrastructurelles constituent autant d’obstacles auxquels les entrepreneurs doivent constamment s’adapter.

À travers ces turbulences, Bola Shagaya construit progressivement ce qui deviendra le Bolmus Group International, un conglomĂ©rat dont les activitĂ©s s’Ă©tendent bien au-delĂ  des frontiĂšres nigĂ©rianes. Son parcours illustre ainsi l’Ă©mergence d’une bourgeoisie d’affaires africaine capable de rivaliser avec les grands groupes internationaux sur son propre terrain.

Mais rĂ©duire Bola Shagaya Ă  sa seule rĂ©ussite financiĂšre serait une erreur. Son influence rĂ©side Ă©galement dans sa dimension symbolique. À une Ă©poque oĂč les modĂšles fĂ©minins de rĂ©ussite Ă©conomique Ă©taient encore peu nombreux sur le continent, elle a dĂ©montrĂ© qu’une femme pouvait prospĂ©rer dans les secteurs les plus compĂ©titifs de l’Ă©conomie africaine.

Cette dimension est particuliĂšrement importante au Nigeria, pays oĂč les femmes jouent traditionnellement un rĂŽle majeur dans le commerce mais peinent souvent Ă  accĂ©der aux plus hauts niveaux du capitalisme moderne. En s’imposant dans des univers dominĂ©s par les hommes, Bola Shagaya a contribuĂ© Ă  redĂ©finir les frontiĂšres du possible pour toute une gĂ©nĂ©ration d’entrepreneures.

Son parcours s’inscrit d’ailleurs dans une tradition plus large de rĂ©ussite fĂ©minine nigĂ©riane. Aux cĂŽtĂ©s de personnalitĂ©s comme Folorunsho Alakija, Ibukun Awosika ou Stella Okoli, elle appartient Ă  cette Ă©lite Ă©conomique qui a profondĂ©ment transformĂ© l’image de la femme africaine dans le monde des affaires.

L’autre facette de son influence est philanthropique. Comme beaucoup de grandes fortunes africaines, elle consacre une partie de ses ressources Ă  des actions sociales en faveur de l’Ă©ducation, des femmes et des communautĂ©s dĂ©favorisĂ©es. Cette implication reflĂšte une conception du succĂšs oĂč la richesse n’est pas uniquement perçue comme un accomplissement personnel, mais Ă©galement comme un moyen d’exercer une responsabilitĂ© sociale.

Bien sĂ»r, comme toute personnalitĂ© ayant Ă©voluĂ© au sommet des sphĂšres Ă©conomiques et politiques pendant plusieurs dĂ©cennies, Bola Shagaya n’a pas Ă©chappĂ© aux controverses et aux interrogations. Son nom est parfois apparu dans certains dĂ©bats publics liĂ©s aux relations entre affaires et pouvoir. Mais ces Ă©pisodes n’ont jamais altĂ©rĂ© durablement son statut d’icĂŽne entrepreneuriale au Nigeria.

Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle gĂ©nĂ©ration de crĂ©ateurs de start-up et d’entrepreneurs technologiques attire l’attention des mĂ©dias, le parcours de Bola Shagaya rappelle une vĂ©ritĂ© fondamentale : les grandes fortunes africaines ne se construisent pas uniquement grĂące Ă  l’innovation numĂ©rique. Elles reposent aussi sur la vision stratĂ©gique, la capacitĂ© d’anticipation et la persĂ©vĂ©rance dans des secteurs traditionnels mais essentiels Ă  l’Ă©conomie.

Son hĂ©ritage dĂ©passe dĂ©sormais sa propre personne. Il rĂ©side dans l’exemple qu’elle offre Ă  des millions d’Africaines qui aspirent Ă  entreprendre Ă  grande Ă©chelle. Car la vĂ©ritable rĂ©ussite de Bola Shagaya n’est peut-ĂȘtre pas d’avoir bĂąti un empire Ă©conomique. Elle est d’avoir contribuĂ© Ă  prouver que les sommets du capitalisme africain ne sont plus rĂ©servĂ©s aux hommes.

À ce titre, elle demeure l’une des figures les plus emblĂ©matiques de l’entrepreneuriat fĂ©minin du continent et l’une des architectes discrĂštes de l’Afrique Ă©conomique moderne.

MOUFTAOU BADAROU

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