Kouyoh Kouoh, la femme qui a ouvert les portes de Venise à l'Afrique

Photo D.R.

Dans le monde feutré de l’art contemporain international, certaines nominations valent davantage qu’une récompense. Elles consacrent une vision, une trajectoire et parfois même une génération entière. Lorsque la Camerounaise Koyo Kouoh est désignée, en décembre 2024, commissaire générale de la Biennale de Venise 2026, le monde de l’art salue un événement historique : pour la première fois depuis la création de la manifestation en 1895, une femme africaine est appelée à diriger la plus prestigieuse exposition d’art contemporain de la planète.

La nouvelle résonne bien au-delà des cercles artistiques. Elle marque l’aboutissement d’un long combat pour la reconnaissance des créateurs africains dans les institutions culturelles internationales. Pendant des décennies, l’Afrique a souvent été regardée comme un sujet d’exposition. Avec Koyo Kouoh, elle devient l’un des centres de gravité de la réflexion artistique mondiale.

Née à Douala en 1967, Koyo Kouoh grandit entre le Cameroun et l’Europe. Très tôt, elle développe une conscience aiguë des questions d’identité, de mémoire et de représentation. Des thèmes qui irrigueront toute sa carrière. Contrairement à beaucoup de figures du monde de l’art, elle ne construit pas sa réputation à travers la production d’œuvres, mais par sa capacité à faire émerger celles des autres.

Cette fonction de passeuse culturelle deviendra sa marque de fabrique. À partir des années 2000, elle s’impose progressivement comme l’une des voix intellectuelles les plus influentes du continent. À Dakar, elle fonde Raw Material Company, un centre consacré à la réflexion critique et à la création contemporaine africaine. L’institution devient rapidement un laboratoire d’idées où se croisent artistes, chercheurs et penseurs venus du monde entier.

Mais ce qui distingue véritablement Koyo Kouoh, c’est sa manière de contester les hiérarchies culturelles héritées de l’histoire coloniale. Pour elle, l’art africain ne doit pas être considéré comme une curiosité périphérique destinée à enrichir les collections occidentales. Il doit être reconnu comme un acteur majeur de la création mondiale.

Cette conviction la conduit en 2019 à prendre la direction du Zeitz Museum of Contemporary Art Africa, au Cap. Le musée, souvent présenté comme la plus importante institution dédiée à l’art contemporain africain, devient sous son impulsion un espace de dialogue entre les différentes scènes artistiques du continent et du reste du monde.

Son approche tranche avec certains discours militants parfois caricaturaux. Koyo Kouoh ne réclame pas une place pour l’Afrique au nom d’une réparation historique. Elle affirme plutôt que cette place existe déjà par la qualité du travail des artistes africains eux-mêmes. Son combat est moins idéologique qu’intellectuel : il consiste à modifier le regard porté sur la création contemporaine.

La nomination à la Biennale de Venise constitue donc bien plus qu’un honneur personnel. Elle représente une reconnaissance institutionnelle de plusieurs décennies d’efforts menés par des commissaires, critiques et artistes africains pour faire entendre leurs voix dans les grands espaces de légitimation culturelle.

Ironie tragique de l’histoire, Koyo Kouoh ne verra jamais l’ouverture de la Biennale qu’elle devait diriger. Son décès brutal en mai 2025 provoque une onde de choc dans le monde artistique international. Les hommages affluent de tous les continents. Ils soulignent unanimement son intelligence, son exigence et sa capacité rare à construire des ponts entre des univers souvent cloisonnés.

Pourtant, réduire son héritage à cette disparition prématurée serait une erreur. Son influence dépasse largement les fonctions qu’elle a occupées. Elle a contribué à transformer durablement la manière dont les institutions culturelles abordent l’Afrique contemporaine. Grâce à elle, de nombreux artistes africains ont trouvé des espaces d’exposition, des réseaux de diffusion et une visibilité internationale autrefois difficilement accessibles.

L’histoire de Koyo Kouoh est finalement celle d’une femme qui a compris que le pouvoir culturel est aussi important que le pouvoir politique ou économique. Dans un monde où les récits façonnent les perceptions, elle a consacré sa vie à permettre aux Africains de raconter eux-mêmes leur époque.

Sa nomination à la Biennale de Venise restera comme un symbole. Mais son véritable accomplissement réside ailleurs : dans la transformation silencieuse et profonde du regard porté sur l’art africain contemporain. En ouvrant les portes de Venise, Koyo Kouoh a surtout contribué à ouvrir celles de l’imaginaire mondial.

MAURICETTE AQUEREBURU

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