Après le succès international deReste avec moi(Stay With Me), qui explorait les blessures du mariage et de la maternité dans le Nigeria des années 1980, la romancière nigériane Ayọ̀bámi Adébáyọ̀ est revenue avec un roman plus ambitieux encore :A Spell of Good Things(Les Sortilèges des jours meilleurs). Longtemps sélectionné pour le Booker Prize 2023, le livre a confirmé la place de son auteure parmi les voix majeures de la littérature africaine contemporaine.
Derrière son titre presque poétique, le roman est pourtant tout sauf une célébration de l’optimisme. Il raconte l’histoire croisée de deux jeunes Nigérians issus de mondes radicalement différents. D’un côté, Eniola, adolescent brillant dont la famille sombre dans la pauvreté après la perte de l’emploi de son père. De l’autre, Wuraola, jeune médecin issue d’un milieu privilégié, confrontée à la violence cachée de sa relation amoureuse. À travers ces deux trajectoires, Ayọ̀bámi Adébáyọ̀ met en scène un pays où les destins individuels sont largement déterminés par la naissance, la richesse et les réseaux d’influence.
Le premier mérite du roman est de rompre avec une représentation souvent caricaturale de l’Afrique. Le Nigeria n’y apparaît ni comme un territoire de misère absolue ni comme une puissance émergente triomphante. Il est présenté comme un pays traversé par des contradictions profondes : richesse pétrolière et pauvreté massive, réussite individuelle et défaillance des institutions, traditions familiales et aspirations modernes. Cette complexité constitue la matière même du récit.
L’un des thèmes centraux du livre est celui des inégalités sociales. Eniola découvre progressivement que le mérite ne suffit pas toujours. Bon élève, travailleur et ambitieux, il voit ses perspectives d’avenir se réduire à mesure que sa famille s’appauvrit. Son parcours illustre une réalité bien connue dans de nombreux pays africains : lorsque les systèmes éducatif et économique dysfonctionnent, les jeunes deviennent particulièrement vulnérables aux manipulations politiques et aux logiques clientélistes.
Face à lui, Wuraola pourrait sembler privilégiée. Elle appartient à une famille aisée, poursuit des études prestigieuses et bénéficie d’un avenir que beaucoup lui envieraient. Pourtant, Adébáyọ̀ montre que l’argent ne protège pas nécessairement contre toutes les formes de domination. À travers son personnage, le roman explore les violences conjugales, les attentes sociales imposées aux femmes et la pression exercée par les familles pour préserver les apparences. Le contraste entre sa réussite sociale et sa vulnérabilité intime constitue l’un des ressorts les plus puissants du livre.
Mais Les Sortilèges des jours meilleurs n’est pas seulement un roman sur les inégalités économiques ou les rapports de genre. C’est aussi une réflexion sur l’abus de pouvoir. Les responsables politiques qui traversent le récit utilisent la pauvreté comme un instrument de contrôle. Les citoyens les plus fragiles deviennent une réserve de voix, de soutiens ou de bras mobilisables au gré des ambitions électorales. Le roman suggère ainsi que la violence politique et la violence domestique relèvent parfois d’une même logique : celle de la domination exercée par les plus forts sur les plus vulnérables.
L’écriture d’Adébáyọ̀ contribue largement à la force de cette démonstration. Contrairement à certains auteurs qui privilégient le manifeste politique, elle choisit la voie du récit humain. Les grands problèmes du Nigeria apparaissent à travers des conversations familiales, des humiliations ordinaires, des rêves déçus ou des choix impossibles. Cette approche donne au roman une portée universelle. Même lorsqu’il décrit des réalités très nigérianes, le livre parle de situations que l’on retrouve ailleurs : la précarité, les violences faites aux femmes, la corruption ou les fractures sociales.
La critique internationale a largement salué cette ambition. La sélection du roman au Booker Prize a consacré une œuvre capable de conjuguer profondeur psychologique et regard politique. De nombreux lecteurs ont également souligné la puissance émotionnelle de son dénouement, souvent décrit comme l’un des plus marquants de la fiction africaine récente.
Au fond, le titre du roman résume toute sa philosophie. Les « sortilèges des jours meilleurs » évoquent ces instants de bonheur, de réussite ou d’espoir qui surgissent au milieu des difficultés. Pour Ayọ̀bámi Adébáyọ̀, la vie n’est ni totalement tragique ni véritablement heureuse. Elle est faite de parenthèses lumineuses dans un environnement souvent hostile. C’est cette tension permanente entre l’espérance et la désillusion qui donne au roman sa force singulière.
Avec Les Sortilèges des jours meilleurs, Ayọ̀bámi Adébáyọ̀ confirme qu’elle est bien davantage qu’une romancière du couple ou de la famille. Elle s’impose comme l’une des grandes chroniqueuses de l’Afrique contemporaine, capable de raconter le Nigeria dans toute sa complexité, sans folklore ni complaisance. Son roman pose finalement une question universelle : que devient le rêve d’une société lorsque les opportunités ne sont pas distribuées de manière égale ? Une interrogation qui dépasse largement les frontières nigérianes.
MOUFTAOU BADAROU
