Dans lâimaginaire collectif africain, les grandes rĂ©ussites entrepreneuriales fĂ©minines restent souvent associĂ©es au commerce des tissus, Ă lâagroalimentaire ou Ă lâimmobilier. Pourtant, une nouvelle gĂ©nĂ©ration de femmes dâaffaires investit dĂ©sormais des secteurs Ă forte valeur ajoutĂ©e, parmi lesquels lâindustrie cosmĂ©tique.
Ă Cotonou, Olayinka Philippe incarne cette mutation silencieuse. Ă travers Brillance Skin Care, la cheffe dâentreprise bĂ©ninoise ambitionne de bĂątir une marque capable de rĂ©pondre aux besoins spĂ©cifiques des peaux noires tout en participant Ă lâĂ©mergence dâune industrie africaine de la beautĂ©.
Rien, Ă premiĂšre vue, ne prĂ©destinait pourtant cette juriste de formation Ă faire carriĂšre dans lâunivers des cosmĂ©tiques. AprĂšs lâobtention dâun baccalaurĂ©at sĂ©rie D, puis dâune maĂźtrise en sciences juridiques Ă lâUniversitĂ© dâAbomey-Calavi, Olayinka Philippe poursuit son parcours Ă la Chaire UNESCO des Droits de lâHomme et de la DĂ©mocratie. Elle y dĂ©croche un DiplĂŽme dâĂtudes SupĂ©rieures SpĂ©cialisĂ©es (DESS) en Gouvernance et DĂ©mocratie. Ă cette Ă©poque, ses centres dâintĂ©rĂȘt gravitent davantage autour des questions de gouvernance publique, de citoyennetĂ© et
de développement institutionnel que des produits de beauté.
Comme de nombreux diplĂŽmĂ©s africains, elle envisage alors une carriĂšre dans lâadministration publique. Mais les opportunitĂ©s tardent Ă se concrĂ©tiser. Cette pĂ©riode dâincertitude va paradoxalement agir comme un rĂ©vĂ©lateur. ConfrontĂ©e aux limites du marchĂ© de lâemploi, elle choisit la voie de lâentrepreneuriat et fonde une premiĂšre sociĂ©tĂ© de distribution de produits alimentaires. Une expĂ©rience qui lui permet de se familiariser avec les rĂ©alitĂ©s du commerce, de la gestion et de la relation client.
La vĂ©ritable bifurcation intervient lorsquâelle devient reprĂ©sentante dâune marque amĂ©ricaine de cosmĂ©tiques. Au contact quotidien des consommatrices, elle dĂ©couvre un marchĂ© en pleine expansion mais confrontĂ© Ă de profondes insuffisances. Les femmes quâelle rencontre expriment des attentes prĂ©cises : traiter lâhyperpigmentation, rĂ©duire lâexcĂšs de sĂ©bum, harmoniser leur teint ou simplement mieux comprendre les besoins de leur peau. Pourtant, lâoffre disponible reste largement dominĂ©e par des produits conçus pour dâautres marchĂ©s et dâautres rĂ©alitĂ©s dermatologiques.
Cette observation met en lumiĂšre une problĂ©matique plus vaste : celle de lâadaptation des produits cosmĂ©tiques aux spĂ©cificitĂ©s des peaux africaines.
Depuis plusieurs dĂ©cennies, les marchĂ©s du continent sont inondĂ©s de rĂ©fĂ©rences importĂ©es dâEurope, dâAmĂ©rique ou dâAsie. Si certaines rĂ©pondent aux standards internationaux, dâautres favorisent des pratiques controversĂ©es, notamment la dĂ©pigmentation volontaire de la peau, avec des consĂ©quences parfois graves sur la santĂ©.
Câest dans ce contexte quâOlayinka Philippe dĂ©cide de crĂ©er Brillance Skin Care en 2016. Son projet repose sur une conviction simple : la beautĂ© noire mĂ©rite des solutions pensĂ©es pour elle, Ă©laborĂ©es Ă partir de ses caractĂ©ristiques propres et non comme une adaptation secondaire de produits destinĂ©s Ă dâautres consommateurs.
Au-delĂ de la commercialisation de cosmĂ©tiques, la marque entend Ă©galement jouer un rĂŽle de conseil et dâĂ©ducation. Cette double approche tĂ©moigne dâune Ă©volution majeure du secteur. Aujourdâhui, la cosmĂ©tique ne consiste plus seulement Ă vendre un produit ; elle implique dâaccompagner les consommateurs dans la comprĂ©hension de leur peau et dans le choix de routines adaptĂ©es. Une dimension particuliĂšrement importante sur un continent oĂč circulent encore de nombreuses idĂ©es reçues concernant les soins dermatologiques.
Cependant, bĂątir une marque africaine ne se rĂ©sume pas Ă concevoir une gamme de produits. Les dĂ©fis logistiques demeurent considĂ©rables. Lâessor du commerce Ă©lectronique en Afrique se heurte encore Ă des obstacles structurels : faiblesse de certains systĂšmes de paiement, coĂ»ts Ă©levĂ©s du transport, dĂ©lais de livraison et difficultĂ©s liĂ©es Ă la distribution rĂ©gionale. Pour contourner ces contraintes, Brillance Skin Care sâappuie progressivement sur un rĂ©seau de reprĂ©sentations locales dans diffĂ©rents pays. Une stratĂ©gie qui permet de rapprocher les produits des clientes tout en renforçant la visibilitĂ© de la marque.
LâexpĂ©rience dâOlayinka Philippe illustre Ă©galement lâimportance de lâĂ©coute dans lâĂ©conomie contemporaine. Selon elle, comprendre les attentes rĂ©elles des consommatrices constitue la clĂ© de toute rĂ©ussite durable. Dans un secteur oĂč les besoins sont souvent exprimĂ©s de maniĂšre indirecte, la relation client devient un vĂ©ritable outil stratĂ©gique. DerriĂšre chaque demande esthĂ©tique se cachent des prĂ©occupations liĂ©es Ă lâimage de soi, Ă la confiance personnelle ou encore Ă lâintĂ©gration sociale.
Issue de la communautĂ© yoruba, prĂ©sente dans plusieurs pays dâAfrique de lâOuest, lâentrepreneure revendique par ailleurs un hĂ©ritage culturel marquĂ© par le goĂ»t du commerce et de lâindĂ©pendance Ă©conomique. Mais elle estime que les entrepreneurs africains doivent
désormais dépasser les modÚles traditionnels pour investir davantage les secteurs innovants et les opportunités offertes par les technologies numériques.
Cette vision rejoint celle dâune nouvelle gĂ©nĂ©ration de femmes dâaffaires africaines qui ne se contentent plus de conquĂ©rir leur marchĂ© national. Ă lâimage des pionniĂšres des « Nana-Benz », elles aspirent Ă bĂątir des entreprises rĂ©gionales, voire internationales. Leurs modĂšles se nomment Oprah Winfrey, Grace Amey-Obeng ou encore Olubunmi Agbeni : des femmes qui ont transformĂ© une activitĂ© Ă©conomique en vĂ©ritable marque dâinfluence.
Ă long terme, Olayinka Philippe nourrit une ambition claire : faire de Brillance Skin Care une rĂ©fĂ©rence incontournable en Afrique et auprĂšs des diasporas noires dâEurope et dâAmĂ©rique. Une ambition qui dĂ©passe la simple rĂ©ussite individuelle. Pour elle, la crĂ©ation dâentreprises performantes constitue aussi une forme dâengagement pour le dĂ©veloppement du continent. Dans une Afrique confrontĂ©e au chĂŽmage des jeunes et Ă la dĂ©pendance Ă©conomique, lâentrepreneuriat apparaĂźt comme un levier essentiel de crĂ©ation de richesse et dâemplois.
Son parcours rappelle enfin une Ă©vidence souvent oubliĂ©e : le dĂ©veloppement dâun pays ne passe pas uniquement par la conquĂȘte du pouvoir politique. Il peut aussi sâincarner dans la construction patiente dâentreprises capables de crĂ©er de la valeur, de lâinnovation et de lâespoir. En ce sens, lâaventure de Brillance Skin Care est peut-ĂȘtre moins celle dâune marque de cosmĂ©tiques que celle dâune entrepreneure convaincue que lâAfrique de demain reste encore largement Ă inventer.
MOUFTAOU BADAROU

trop bien ça