Lorsque les grandes foires et biennales internationales Ă©voquent lâart contemporain, les regards se tournent souvent vers Venise, BĂąle ou Kassel. Pourtant, depuis plus de trois dĂ©cennies, une autre manifestation sâest imposĂ©e comme un rendez-vous incontournable : la Biennale de Dakar, plus connue sous le nom de DakâArt. Créée en 1990 et entiĂšrement consacrĂ©e Ă lâart contemporain africain depuis 1996, elle est aujourdâhui la plus ancienne et la plus prestigieuse biennale du continent. La prochaine Ă©dition, prĂ©vue du 19 novembre au 19 dĂ©cembre 2026, confirme le statut particulier de cet Ă©vĂ©nement devenu une vĂ©ritable institution culturelle africaine.
Au-delĂ des expositions quâelle accueille, DakâArt incarne une ambition plus profonde : permettre aux artistes africains de raconter eux-mĂȘmes leurs rĂ©alitĂ©s, leurs imaginaires et leurs aspirations. Dans un monde de lâart longtemps dominĂ© par les regards occidentaux, la biennale sĂ©nĂ©galaise a contribuĂ© Ă modifier les rapports de force symboliques en offrant une scĂšne internationale aux crĂ©ateurs du continent.
Lâimportance historique de DakâArt tient dâabord Ă son rĂŽle pionnier. Au dĂ©but des annĂ©es 1990, les artistes africains restaient largement sous-reprĂ©sentĂ©s dans les grands circuits internationaux. Les rares expositions consacrĂ©es Ă lâAfrique Ă©taient souvent conçues depuis lâEurope ou lâAmĂ©rique du Nord, avec des critĂšres de sĂ©lection qui ne reflĂ©taient pas toujours la diversitĂ© des scĂšnes artistiques africaines.
La Biennale de Dakar a changĂ© cette dynamique. Pour la premiĂšre fois, un Ă©vĂ©nement dâenvergure internationale Ă©tait organisĂ© en Afrique, par des institutions africaines, avec lâambition de faire Ă©merger une parole artistique autonome. Cette dĂ©marche a permis de rĂ©vĂ©ler plusieurs gĂ©nĂ©rations dâartistes aujourdâhui reconnus dans les plus grands musĂ©es et galeries du monde.
Au fil des Ă©ditions, DakâArt est devenue bien davantage quâune exposition. Elle sâest transformĂ©e en plateforme de rencontres entre artistes, commissaires dâexposition, collectionneurs, galeristes, universitaires et critiques venus des quatre coins du monde. Pendant plusieurs semaines, Dakar se mĂ©tamorphose en laboratoire culturel oĂč se croisent des visions artistiques venues du SĂ©nĂ©gal, du Nigeria, de lâAfrique du Sud, du Maroc, du Kenya, de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo ou encore de la diaspora africaine en Europe et en AmĂ©rique.
Cette dimension panafricaine constitue lâune des principales forces de la biennale. Contrairement Ă certaines manifestations internationales centrĂ©es sur les tendances du marchĂ©, DakâArt privilĂ©gie souvent les questions sociales, politiques et mĂ©morielles qui traversent les sociĂ©tĂ©s africaines. Les artistes y abordent des thĂšmes aussi variĂ©s que les migrations, les identitĂ©s, les hĂ©ritages coloniaux, les transformations urbaines, le changement climatique ou encore les droits des femmes.
La rĂ©ussite de DakâArt reflĂšte Ă©galement lâĂ©mergence dâune nouvelle gĂ©ographie culturelle mondiale. Longtemps considĂ©rĂ©e comme pĂ©riphĂ©rique, lâAfrique occupe dĂ©sormais une place croissante dans les dĂ©bats artistiques contemporains. Les succĂšs internationaux dâartistes tels quâEl Anatsui, Yinka Shonibare, Abdoulaye KonatĂ© ou Billie Zangewa tĂ©moignent de cette Ă©volution. La biennale a largement contribuĂ© Ă cette visibilitĂ© en servant de tremplin Ă de nombreux crĂ©ateurs.
Toutefois, le parcours de DakâArt nâa pas Ă©tĂ© exempt de difficultĂ©s. Comme beaucoup dâĂ©vĂ©nements culturels africains, la biennale doit composer avec des contraintes budgĂ©taires importantes, des infrastructures parfois limitĂ©es et une concurrence internationale de plus en plus forte. Pourtant, malgrĂ© ces obstacles, elle a su prĂ©server son identitĂ© et sa crĂ©dibilitĂ©.
Lâun des dĂ©fis majeurs consiste aujourdâhui Ă maintenir son rĂŽle de rĂ©fĂ©rence alors que le marchĂ© mondial de lâart africain connaĂźt une croissance spectaculaire. Les grandes foires internationales et les musĂ©es occidentaux investissent dĂ©sormais massivement dans les artistes africains. Cette reconnaissance reprĂ©sente une opportunitĂ©, mais elle soulĂšve aussi une question essentielle : qui contrĂŽle le rĂ©cit de lâart africain contemporain ?
Câest prĂ©cisĂ©ment sur ce terrain que DakâArt conserve toute sa pertinence. La biennale demeure lâun des rares espaces oĂč les artistes africains peuvent dialoguer entre eux sans que leur travail soit systĂ©matiquement interprĂ©tĂ© Ă travers des catĂ©gories extĂ©rieures au continent. Elle constitue un lieu de rĂ©flexion, de crĂ©ation et de confrontation intellectuelle indispensable Ă la construction dâune histoire de lâart Ă©crite depuis lâAfrique.
Ă lâapproche de lâĂ©dition 2026, lâenjeu dĂ©passe donc largement le cadre culturel. DakâArt reprĂ©sente une affirmation de souverainetĂ© symbolique. Elle rappelle que lâAfrique nâest pas seulement un sujet dâexposition, mais aussi un centre de production artistique, de pensĂ©e critique et dâinnovation esthĂ©tique. Plus de trente ans aprĂšs sa crĂ©ation, la Biennale de Dakar demeure ainsi lâun des plus puissants instruments de rayonnement culturel du continent africain.
NADINE RANDET MPOUOH
