Dans la gastronomie yoruba, certains plats dĂ©passent largement le cadre de l’alimentation. Ils racontent une histoire, expriment une appartenance et entretiennent une mĂ©moire collective. L’àmĂ lĂ  accompagnĂ© d’ewĂ©dĂș et de gbĂšgĂŹrĂŹ appartient Ă  cette catĂ©gorie. Dans les restaurants du Nigeria comme dans les foyers yoruba du BĂ©nin, de CĂŽte d’Ivoire, du Togo et d’ailleurs, ce mets constitue bien davantage qu’une association de saveurs: il est une vĂ©ritable expression de la culture yoruba.

Amala
Photo D.R.

À premiĂšre vue, l’assiette peut surprendre le visiteur qui la dĂ©couvre. L’àmĂ lĂ , pĂąte sombre et souple prĂ©parĂ©e traditionnellement Ă  partir de farine d’igname sĂ©chĂ©e, occupe gĂ©nĂ©ralement le centre du repas. À ses cĂŽtĂ©s, l’ewĂ©dĂș apporte sa couleur verte et sa texture lĂ©gĂšrement visqueuse, tandis que le gbĂšgĂŹrĂŹ, soupe de haricots dĂ©cortiquĂ©s, introduit une onctuositĂ© particuliĂšre. Une sauce pimentĂ©e, souvent appelĂ©e obĂš ata, peut complĂ©ter l’ensemble.

Une cuisine fondée sur le contraste

L’àmĂ lĂ  possĂšde une texture souple et un goĂ»t relativement discret qui lui permet d’absorber les saveurs des prĂ©parations qui l’accompagnent. L’ewĂ©dĂș, prĂ©parĂ© avec des feuilles de jute, apporte une sensation vĂ©gĂ©tale et une texture caractĂ©ristique. Le gbĂšgĂŹrĂŹ, lui, donne de la densitĂ© et une note plus douce grĂące aux haricots. Puis

vient le piment. Avec l’obĂš ata, la prĂ©paration gagne en intensitĂ© et en profondeur.

L’intĂ©rĂȘt gastronomique de l’ensemble tient donc moins Ă  chacun des Ă©lĂ©ments pris sĂ©parĂ©ment qu’Ă  leur Ă©quilibre. Douceur, amertume lĂ©gĂšre, aciditĂ© Ă©ventuelle, puissance du piment et diffĂ©rentes textures se rencontrent dans la mĂȘme assiette. C’est une cuisine de contraste, mais aussi une cuisine de complĂ©mentaritĂ©.

Un plat qui raconte le monde yoruba

L’histoire de l’àmĂ lĂ  est Ă©galement celle des ressources agricoles de l’espace yoruba. L’igname occupe depuis longtemps une place importante dans les systĂšmes alimentaires et culturels de cette rĂ©gion d’Afrique de l’Ouest. La transformation de l’igname en farine permettait notamment de la conserver plus longtemps et de disposer d’une base alimentaire facilement utilisable.

L’ewĂ©dĂș et les prĂ©parations Ă  base de haricots tĂ©moignent, eux aussi, d’une cuisine construite autour de produits accessibles et transformĂ©s avec savoir-faire.

Mais derriĂšre les ingrĂ©dients se trouve surtout une dimension sociale. Au Nigeria, l’àmĂ lĂ  est particuliĂšrement associĂ© Ă  la cuisine du sud-ouest et Ă  la culture yoruba. Il se mange traditionnellement avec les doigts de la main droite : on prĂ©lĂšve une petite portion d’àmĂ lĂ , on l’accompagne de soupe et on la porte directement Ă  la bouche. Le geste participe lui-mĂȘme Ă  l’expĂ©rience gastronomique.

Du repas familial à l’ambassadeur culturel

Aujourd’hui, cette cuisine dĂ©passe largement le cercle familial. Les restaurants yoruba installĂ©s dans les grandes villes africaines et dans les diasporas contribuent Ă  faire connaĂźtre l’àmĂ lĂ  Ă  un public qui n’appartient pas nĂ©cessairement Ă  cette communautĂ©.

À Lagos, Ibadan ou Abeokuta, mais aussi dans certaines villes du BĂ©nin, du Togo et de la CĂŽte d’Ivoire, commander un plat d’àmĂ lĂ , d’ewĂ©dĂș et de gbĂšgĂŹrĂŹ permet ainsi de dĂ©couvrir une partie de l’identitĂ© culinaire yoruba.

Le plat possĂšde Ă©galement un potentiel touristique considĂ©rable. À l’heure oĂč de nombreux pays africains cherchent Ă  valoriser leur patrimoine immatĂ©riel, la gastronomie apparaĂźt comme un formidable outil de dĂ©couverte. Le voyageur ne cherche plus uniquement des monuments ou des paysages : il veut aussi goĂ»ter un territoire. Et l’àmĂ lĂ  offre prĂ©cisĂ©ment cette possibilitĂ©. Il raconte une agriculture, un savoir-faire, des habitudes alimentaires et une maniĂšre de partager le repas.

Ce qui rend finalement l’àmĂ lĂ  si intĂ©ressant n’est peut-ĂȘtre pas son apparence, mais ce qu’il reprĂ©sente. Dans une Afrique contemporaine oĂč les cuisines traditionnelles sont parfois concurrencĂ©es par les habitudes alimentaires mondialisĂ©es, prĂ©server ces recettes revient Ă  prĂ©server une partie de la mĂ©moire collective.

ÀmĂ lĂ , ewĂ©dĂș et gbĂšgĂŹrĂŹ ne sont donc pas seulement trois prĂ©parations rĂ©unies dans une assiette. Ils constituent une petite gĂ©ographie du monde yoruba : l’igname, les feuilles, les haricots, le piment, le geste de la main et surtout le plaisir de manger ensemble.

Une cuisine peut raconter un peuple. Celle-ci le fait avec une remarquable éloquence.

REBECCA ALIU

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