Avec Lost and Found, son cinquième album studio, la chanteuse nigériane Simi a choisi de revenir à ce qui constitue depuis ses débuts la matière première de son univers : l’amour, le désir, la fragilité et les contradictions du cœur. Mais derrière ses mélodies délicates se dessine un propos plus profond. Celui d’une femme qui se cherche, se retrouve et revendique progressivement sa liberté artistique. Deux ans après la sortie de l’album, son actualité musicale confirme cette évolution.
Chez Simi, la douceur n’est jamais synonyme de faiblesse. C’est même l’une des grandes constantes de son écriture. Là où une partie de l’Afrobeats contemporain privilégie l’énergie, la performance et la séduction immédiate, la chanteuse nigériane cultive une autre esthétique : celle de la mélodie, de l’intimité et de la conversation amoureuse.
Lost and Found, sorti en juillet 2024, constitue à cet égard un album charnière. Simi y réunit notamment Tiwa Savage, Asa, Falz, Ladipoe, Lojay, Bella Shmurda et la légende Ebenezer Obey. L’ensemble navigue entre Afropop, R&B et soul, tout en renouant avec le son mélodique qui avait contribué à installer Simi parmi les voix singulières de la musique nigériane.
Mais le titre de l’album donne surtout la clé de lecture de l’œuvre. Lost and Found signifie « perdue et retrouvée ». Pour Simi, il s’agit d’abord d’une métaphore personnelle. Elle a expliqué que l’album correspondait à une période de redécouverte d’elle-même et de reconnexion avec l’énergie créative qui l’avait initialement poussée vers la musique. Elle raconte notamment avoir abandonné un précédent projet parce qu’elle ne se reconnaissait plus dans l’état d’esprit qui l’avait présidé.
Cette idée de renaissance traverse l’album.
Dès le morceau d’ouverture, Lost and Found, Simi interroge les épreuves qui permettent de comprendre la force, la solitude et l’amour. Le propos dépasse ainsi la simple chanson romantique : pour savoir qui l’on est, suggère-t-elle, il faut parfois accepter de traverser la perte, le doute et les périodes d’égarement. La vulnérabilité devient alors une forme de connaissance de soi.
Puis l’album se déplace vers les relations amoureuses, avec leurs promesses et leurs blessures. Miracle Worker, avec Lojay, raconte ainsi une relation devenue toxique et le moment où une femme décide de ne plus se sacrifier pour un homme infidèle. Simi y abandonne l’image de la femme qui attend d’être sauvée : elle devient celle qui choisit de partir.
Cette évolution est également perceptible dans Know You II, suite de sa collaboration avec Ladipoe. La chanson explore l’incertitude amoureuse, le désir et cette zone ambiguë dans laquelle deux personnes peuvent éprouver quelque chose l’une pour l’autre sans savoir exactement où cette relation les conduira.
Avec Gimme Something, Simi assume davantage encore la dimension charnelle de son écriture. Le désir féminin n’est plus suggéré comme une faiblesse ou une transgression : il est exprimé avec naturel. Cette liberté constitue l’une des évolutions intéressantes de son répertoire. La chanteuse ne cherche plus à correspondre à l’image de la femme sage et romantique que l’industrie pourrait attendre d’elle. Elle assume une féminité adulte, amoureuse, sensuelle et parfois contradictoire.
Mais c’est probablement Woman to Woman qui donne à l’album sa dimension la plus ouvertement féminine. La chanson s’adresse aux femmes et met en avant la solidarité, la confiance en soi et la capacité à reconnaître la valeur de l’autre. Son clip, publié en mars 2025, a prolongé ce message en réunissant notamment des femmes de différentes générations et de différents univers autour de Simi.
Dans cette perspective, Woman to Woman dépasse le simple registre de la chanson d’encouragement. Elle propose une autre représentation de la réussite féminine : une femme n’a pas besoin de diminuer une autre femme pour exister. La sororité devient une force culturelle.
L’album comporte également une part d’ironie. Men Are Crazy, avec Tiwa Savage, joue volontairement sur le cliché selon lequel les hommes seraient « fous », tout en reconnaissant cette contradiction amusante : malgré leurs défauts, les femmes continuent de les aimer. Simi elle-même a expliqué que le morceau jouait précisément sur cette ambivalence.
Avec Messiah, enregistré avec Asa, le propos devient plus grave. Les deux chanteuses racontent la difficulté de vouloir sauver quelqu’un qui ne souhaite pas nécessairement l’être. Derrière l’histoire sentimentale apparaît alors une réflexion sur les limites du sacrifice amoureux : aimer quelqu’un ne signifie pas nécessairement pouvoir le réparer.
Cette diversité de messages explique la richesse de Lost and Found. Simi parle d’amour, mais elle parle aussi de dignité, de désir, de séparation, de guérison, de confiance et de reconstruction. L’amour est moins présenté comme une destination que comme un espace dans lequel chacun apprend à se connaître.
Son actualité récente montre d’ailleurs qu’elle n’a pas interrompu ce dialogue musical. En janvier 2026, elle a retrouvé Chike pour Where You Dey, cinq ans après leur succès Running (To You). Le morceau reprend leur complicité vocale autour d’un thème très simple : le désir de rencontrer ou de retrouver celui ou celle avec qui partager sa vie.
L’histoire de cette chanson ajoute d’ailleurs une dimension particulière à son actualité. Simi a expliqué qu’elle avait eu du mal à terminer le titre, alors qu’elle était enceinte et souffrante, mais qu’elle avait tenu à aller au bout du projet. Elle a même participé au mastering du morceau. Cette expérience raconte quelque chose de sa relation actuelle à la musique : malgré les contraintes personnelles, l’artiste entend rester pleinement engagée dans son métier.
Simi n’est donc pas seulement une chanteuse de chansons d’amour. Elle appartient à cette génération d’artistes africaines qui utilisent l’intime pour parler de questions beaucoup plus universelles. Ses histoires de couple deviennent des histoires de femmes ; ses interrogations personnelles deviennent celles d’une génération ; ses mélodies sentimentales deviennent parfois des espaces de réflexion sur l’émancipation.
Avec Lost and Found, Simi semble avoir retrouvé quelque chose de précieux : non seulement son inspiration, mais aussi une partie d’elle-même. Et c’est peut-être précisément cela que son œuvre raconte le mieux : se perdre n’est pas toujours disparaître. Parfois, c’est le début du chemin qui permet de se retrouver.
FATUNDE GIWA