Le Lekki Conservation Centre, le poumon vert de Lagos

Photo D.R.

À quelques kilomĂštres des gratte-ciel, des centres commerciaux et des quartiers rĂ©sidentiels de Lekki, une forĂȘt de 78 hectares rĂ©siste encore Ă  la pression urbaine. Le Lekki Conservation Centre est devenu bien plus qu’une attraction touristique : il constitue un laboratoire grandeur nature oĂč Lagos tente de rĂ©concilier croissance Ă©conomique et prĂ©servation de son patrimoine naturel.

Lagos ne dort jamais. Dans cette mĂ©galopole de plusieurs millions d’habitants, les routes s’Ă©tirent, les immeubles poussent, les quartiers rĂ©sidentiels gagnent du terrain et la valeur du foncier atteint des sommets. Pourtant, au milieu de cette frĂ©nĂ©sie urbaine, un Ă©trange Ăźlot de silence subsiste. À Lekki, derriĂšre les axes saturĂ©s de circulation, commence une autre Lagos : celle des mangroves, des zones humides, des palmiers, des arbres tropicaux et des animaux sauvages.

Bienvenue au Lekki Conservation Centre (LCC).

Créé en 1990 par la Nigerian Conservation Foundation, avec le soutien financier de Chevron, le centre a Ă©tĂ© conçu pour prĂ©server une partie de la biodiversitĂ© de la pĂ©ninsule de Lekki et dĂ©velopper l’Ă©ducation environnementale. Ses 78 hectares constituent aujourd’hui l’un des derniers espaces naturels importants au cƓur d’une mĂ©tropole soumise Ă  une urbanisation particuliĂšrement rapide.

Mais Lekki n’est pas une simple forĂȘt que l’on aurait miraculeusement oubliĂ©e au milieu de la ville. C’est un Ă©cosystĂšme complexe associant forĂȘt cĂŽtiĂšre, zones humides et vĂ©gĂ©tation de type marĂ©cageux. On y observe notamment des singes, de nombreux oiseaux et diffĂ©rentes espĂšces vĂ©gĂ©tales adaptĂ©es Ă  cet environnement. Les passerelles permettent de pĂ©nĂ©trer dans cet univers sans transformer chaque visiteur en intrus.

Une passerelle légendaire

L’image la plus spectaculaire du centre reste sans doute celle de sa cĂ©lĂšbre passerelle suspendue. Longue de 401 mĂštres, elle serpente au-dessus de la vĂ©gĂ©tation et permet aux visiteurs de dĂ©couvrir la forĂȘt depuis la canopĂ©e. InaugurĂ©e en 2015, elle est devenue l’une des signatures touristiques de Lagos et un puissant outil de promotion de l’Ă©cotourisme.

L’expĂ©rience est presque paradoxale. Quelques minutes auparavant, le visiteur se trouvait dans l’une des villes les plus trĂ©pidantes d’Afrique. Puis, progressivement, le bruit de la circulation disparaĂźt. Le bĂ©ton cĂšde la place aux arbres. Les klaxons s’effacent derriĂšre le chant des oiseaux. Depuis les plateformes suspendues, Lagos semble soudain beaucoup plus loin.

Cette expérience explique en partie le succÚs touristique du site. Le centre accueille des familles, des écoles, des touristes étrangers, des photographes et des habitants de Lagos venus chercher quelques heures de respiration. Il

propose également des espaces de promenade, des installations de loisirs et des zones destinées aux activités familiales.

Mais l’intĂ©rĂȘt du Lekki Conservation Centre dĂ©passe largement le plaisir d’une promenade. Le vĂ©ritable enjeu est ailleurs : combien de temps une forĂȘt peut-elle survivre lorsqu’elle se trouve au cƓur d’un territoire oĂč chaque parcelle reprĂ©sente une valeur Ă©conomique considĂ©rable?

C’est toute la contradiction de Lekki. La mĂȘme zone qui attire les investisseurs immobiliers pour son potentiel Ă©conomique possĂšde aussi une valeur Ă©cologique difficilement mesurable en nairas. Les forĂȘts et les zones humides absorbent une partie des eaux de pluie, contribuent Ă  limiter la chaleur urbaine et constituent des refuges pour la faune. Leur disparition fragilise donc aussi la ville elle-mĂȘme.

En 2025, le Guardian Nigeria rapportait les inquiĂ©tudes de la Nigerian Conservation Foundation face Ă  la progression de l’urbanisation autour des rĂ©serves naturelles de Lagos. Selon le directeur gĂ©nĂ©ral de la NCF, Joseph Onoja, la disparition des espaces boisĂ©s peut notamment accentuer les Ăźlots de chaleur, l’Ă©rosion et les risques d’inondation.

La question environnementale devient alors une question urbaine. PrĂ©server un arbre n’est plus seulement protĂ©ger la nature. C’est aussi prĂ©server un systĂšme capable de rendre la ville plus vivable.

Le nouveau visage du tourisme africain

Lekki illustre Ă©galement une transformation plus profonde du tourisme africain. Pendant longtemps, l’image internationale du continent a Ă©tĂ© associĂ©e aux grands safaris d’Afrique de l’Est ou aux paysages spectaculaires d’Afrique australe. Lagos propose une autre histoire : celle d’un tourisme urbain capable d’intĂ©grer la nature au cƓur mĂȘme de la mĂ©tropole.

Cette évolution est stratégique. Le tourisme ne consiste plus uniquement à montrer des monuments historiques ou des plages. Il peut également raconter la maniÚre dont une ville protÚge ses ressources naturelles et construit son avenir.

C’est lĂ  que Lekki prend une dimension presque pĂ©dagogique. Une visite au centre permet de dĂ©couvrir que la forĂȘt n’est pas un obstacle au dĂ©veloppement. Elle peut en ĂȘtre une composante. Elle rappelle surtout que l’environnement n’est pas une question abstraite rĂ©servĂ©e aux confĂ©rences internationales : il commence Ă  quelques mĂštres de chez soi.

Un patrimoine à préserver

Le dĂ©fi consiste dĂ©sormais Ă  maintenir cet Ă©quilibre. En 2024, le centre avait temporairement fermĂ© certaines installations pour des travaux liĂ©s Ă  la sĂ©curitĂ© et Ă  la maintenance avant sa rĂ©ouverture autorisĂ©e par les autoritĂ©s de Lagos. Cet Ă©pisode a rappelĂ© une rĂ©alitĂ© souvent nĂ©gligĂ©e : prĂ©server un espace naturel ne signifie pas seulement empĂȘcher sa destruction. Il faut aussi

investir dans son entretien, ses infrastructures, sa sécurité et sa transmission au public.

Le Lekki Conservation Centre représente finalement une question essentielle pour les grandes villes africaines : quel modÚle de développement voulons-nous construire?

Une métropole peut-elle continuer à croßtre sans sacrifier tous ses espaces naturels ? Peut-elle transformer ses réserves en destinations touristiques sans les dénaturer ? Et surtout, peut-elle comprendre que certaines richesses ne figurent sur aucun bilan financier ?

REBECCA ALIU

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