L’art de transformer le slam en espace de liberté et de résistance

Caylah
Photo D.R.

Il y a des artistes qui écrivent pour être entendus. Et puis il y a ceux qui écrivent parce que le silence leur paraît impossible. Caylah appartient incontestablement à la seconde catégorie. Depuis qu’elle a découvert le slam, la voix de cette artiste malgache s’est imposée comme un espace où la poésie ne se contente pas de séduire : elle questionne, dérange, libère et parfois même répare.

De son vrai nom Razanadranto Landy Cathia, Caylah découvre le slam en 2010, lors d’un spectacle à l’Institut français de Madagascar. Elle a alors trouvé dans cette discipline bien davantage qu’une forme d’expression artistique. Une langue pour dire ce qui ne se dit pas. Une scène pour donner une existence publique aux blessures intimes. Une manière, surtout, de transformer la parole en acte.

Sa trajectoire bascule véritablement en 2016 avec « Madagascar », un texte qui la révèle au grand public. Dans cette performance devenue emblématique, la jeune artiste porte un regard sans concession sur son pays : corruption, pauvreté, inégalités, perte des valeurs collectives. Le succès de la vidéo lui ouvre les portes d’une notoriété nationale et internationale. Quelques mois plus tard, elle participe à la cérémonie d’ouverture du XVIe Sommet de la Francophonie à Antananarivo.

Mais réduire Caylah à une slameuse engagée serait passer à côté de l’essentiel. Car son originalité réside précisément dans sa capacité à faire dialoguer le politique et l’intime. Chez elle, la dénonciation des injustices n’écrase jamais l’émotion. La colère peut devenir poésie ; la douleur, récit ; la honte, dignité.

C’est particulièrement visible dans son travail autour des femmes. Caylah s’est notamment investie auprès de jeunes mères confrontées à la stigmatisation et à l’exclusion. De cette expérience est né le concept de « slamothérapie », une démarche qui utilise l’écriture et la performance comme outils d’expression. L’objectif n’est évidemment pas de remplacer une prise en charge médicale ou psychologique, mais de permettre à des personnes fragilisées de mettre des mots sur ce qu’elles vivent, de reprendre confiance et de sortir du silence.

Cette idée constitue peut-être la clé de son parcours : guérir les maux par les mots. Chez Caylah, le slam devient alors un territoire de reconquête. Reconquête de la parole, de l’estime de soi et du droit de raconter sa propre histoire.

Cette dimension féminine et féministe traverse une partie importante de son œuvre. Elle s’intéresse aux violences faites aux femmes, aux grossesses précoces, aux rapports de domination et aux injonctions sociales qui enferment parfois les femmes dans des rôles prédéfinis. Des travaux universitaires consacrés au slam malgache ont d’ailleurs analysé chez elle cette articulation entre dimension lyrique, politique et émancipation féminine.

La force de Caylah tient aussi à sa conception du public. Elle ne parle pas seulement à ceux qui sont déjà convaincus. Elle cherche le contact, l’échange, la transmission. Ses ateliers d’écriture et ses rencontres autour du slam prolongent ainsi naturellement son travail scénique. En 2021, un café slam qu’elle animait à La Teinturerie, à Antananarivo, avait affiché complet : l’atelier proposait à la fois échanges, écriture et formation, avec cette volonté de permettre à chacun de « soigner ses maux par les mots ».

En 2026, Caylah continue précisément dans cette logique de transmission et de rencontre. Le 16 mai, elle a partagé la scène de La Teinturerie avec l’artiste Babai Lugu dans une soirée acoustique construite autour de la voix, de la poésie et des sonorités malgaches. Leur proximité ne date d’ailleurs pas d’hier : les deux artistes se connaissent depuis l’enfance et partagent une sensibilité commune autour de la spiritualité et de la musique comme espace d’expression.

Quelques jours plus tard, le 27 mai, Caylah était également annoncée pour une prestation de spoken word et de slam au Tiers-Lieu Mahatazana, à Ampandrinomby. Ces rendez-vous montrent une artiste qui continue de faire évoluer son langage, à la frontière du slam, de la poésie et de la musique.

Cette évolution est importante. Après avoir été révélée par une parole très politique, Caylah semble aujourd’hui inscrire davantage son art dans une recherche de proximité. Le combat demeure, mais il ne passe plus nécessairement par le seul réquisitoire. Il passe aussi par l’écoute, la transmission et la rencontre.

C’est peut-être là que réside sa véritable singularité. Le slam, entre ses mains, n’est ni seulement une littérature orale ni seulement une musique sans instruments. Il devient un lieu de liberté. Une femme peut y parler de son corps, de ses blessures, de ses rêves ou de sa colère. Une jeune mère peut y raconter une histoire que la société voudrait lui faire cacher. Un citoyen peut y exprimer ce qu’il n’ose pas toujours dire publiquement.

Dans une époque saturée de discours, Caylah rappelle ainsi une chose essentielle : prendre la parole est déjà une manière de reprendre du pouvoir sur son histoire.

Son parcours démontre surtout que la poésie n’est pas condamnée à rester dans les livres. Elle peut descendre dans la rue, entrer dans les salles de classe, rencontrer les exclus, interpeller les puissants et redonner confiance à ceux qui doutent de leur propre voix.

Caylah ne transforme donc pas simplement le slam en spectacle. Elle en fait un espace de résistance. Et, plus profondément encore, un espace où la parole cesse d’être une simple succession de mots pour devenir une manière d’exister.

CHRISTINE BROU

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