Son message est simple : les systèmes de santé ne peuvent plus être pensés depuis Genève ou Washington sans les pays qu’ils prétendent protéger.
Médecin nigériane, négociatrice internationale et critique lucide des inégalités sanitaires, Ayoade Olatunbosun-Alakija est redevenue une voix centrale alors qu’Ebola franchit de nouveaux frontières africaines. Née au Nigeria, Ayoade Alakija a étudié la médecine à l’université d’Ibadan avant de se spécialiser en santé publique et épidémiologie à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. Cette double formation — clinique et stratégique — structure toute sa carrière.
Elle a notamment été coordinatrice humanitaire en chef du Nigeria, un poste occupé au moment où le pays faisait face à la crise humanitaire du bassin du lac Tchad, marquée par le conflit de Boko Haram, les déplacements massifs de population et l’effondrement de services essentiels. Cette expérience l’a convaincue que les réponses d’urgence ne suffisent pas si elles ne s’attaquent pas aux fragilités structurelles des systèmes de santé.
L’équité comme ligne de conduite
Son combat le plus visible reste celui de l’équité vaccinale pendant la pandémie de COVID-19. Nommée en 2021 envoyée spéciale de l’Organisation mondiale de la santé pour l’ACT-Accelerator, elle a défendu l’idée que vaccins, tests et traitements ne devaient pas être réservés aux pays capables de les acheter au prix fort.
Elle a souvent dénoncé une architecture mondiale où l’Afrique est traitée comme une destination d’aide plutôt que comme un partenaire souverain. « Les pays d’Afrique et les pays à revenu faible ou intermédiaire ont trop longtemps été positionnés comme des bénéficiaires passifs, plutôt que comme des acteurs souverains », a-t-elle déclaré à propos de l’initiative Accra Reset, qu’elle a rejointe en 2026 pour réformer la gouvernance et le financement de la santé mondiale.
Cette exigence se traduit aussi dans ses responsabilités : elle préside le conseil d’administration de FIND, organisation spécialisée dans les diagnostics, et copréside l’African Vaccine Delivery Alliance de l’Union africaine. Pour elle, un vaccin ou un test n’a de valeur que s’il arrive réellement dans les dispensaires, les zones rurales et les communautés les plus exposées.
Ebola, le retour de l’alarme
C’est dans ce cadre qu’elle est revenue au premier plan cette semaine. Le Nigeria a confirmé son premier cas d’Ebola depuis plus de dix ans, chez une ressortissante ougandaise arrivée à Abuja après un voyage depuis l’Ouganda. Le cas, lié à la souche Bundibugyo, intervient alors que l’épidémie partie de République démocratique du Congo s’étend à l’Afrique de l’Est et désormais à l’Afrique de l’Ouest.
Ayoade Alakija a immédiatement mis en garde contre une lecture nationale de la crise. « Maintenant que cela s’est propagé de l’Afrique de l’Est à l’Afrique de l’Ouest, nous avons affaire à un événement panafricain, et non plus à quelques pays à risque », a-t-elle estimé.
Son inquiétude porte moins sur l’existence d’un cas isolé que sur le délai de détection : douze jours se sont écoulés entre l’apparition des symptômes et le test d’Ebola, alors qu’Abuja est une capitale très connectée par voie aérienne et routière. Elle a rappelé qu’en 2014, le premier cas arrivé au Nigeria avait été immédiatement hospitalisé — un contraste qui, selon elle, change complètement la donne.
Une experte, pas une alarmiste
Alakija ne se présente pas comme une prophétesse de catastrophe, mais comme une défenseure de la préparation. Son analyse rejoint celle des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, dont le directeur général, Jean Kaseya, a convoqué une réunion des ministres africains de la Santé pour renforcer la coordination transfrontalière et les capacités hospitalières.
Son rôle consiste précisément à transformer cette alerte en programme : dépister plus tôt, financer les systèmes locaux, produire et distribuer les outils diagnostiques en Afrique, et donner aux États africains un pouvoir réel dans les négociations internationales. C’est le sens de son engagement au sein de l’Accra Reset, une initiative portée par des dirigeants africains pour repenser l’architecture mondiale de la santé.
Une figure controversée par sa franchise
Son style direct fait partie de sa force — et parfois de sa singularité. Dans un univers diplomatique souvent prudent, elle n’hésite pas à nommer les responsables, à critiquer les promesses non tenues et à rappeler que les vies africaines ont trop souvent moins de valeur politique que les vies européennes ou américaines. Cette posture lui a valu une influence importante, mais aussi l’obligation de corriger rapidement les informations erronées, comme lorsqu’elle a précisé que la patiente atteinte d’Ebola à Abuja était ougandaise et non nigériane.
FESTUS KAYODE