Couronnée du Prix international Emma Rossi 2026, la chercheuse congolaise voit son engagement salué au-delà de ses découvertes scientifiques. À travers la Fondation congolaise pour la recherche médicale, elle défend une ambition stratégique : faire de l’Afrique un acteur de la production du savoir médical et ouvrir davantage les portes de la science aux femmes....

Photo D.R.

Couronnée du Prix international Emma Rossi 2026, la chercheuse congolaise voit son engagement salué au-delà de ses découvertes scientifiques. À travers la Fondation congolaise pour la recherche médicale, elle défend une ambition stratégique : faire de l’Afrique un acteur de la production du savoir médical et ouvrir davantage les portes de la science aux femmes.

Il est des distinctions qui récompensent un parcours. D’autres mettent en lumière un combat qui dépasse la personne honorée. En recevant, le 24 septembre 2026, à Saint-Marin, le Prix international Emma Rossi, la professeure Francine Ntoumi appartient à cette seconde catégorie. Présidente et fondatrice de la Fondation congolaise pour la recherche médicale (FCRM), cette scientifique congolaise voit ainsi reconnues plusieurs décennies consacrées à la recherche sur les maladies infectieuses, au développement des capacités scientifiques africaines et à la promotion des femmes dans les sciences.

Mais derrière cette récompense se dessine une question fondamentale : comment l’Afrique peut-elle répondre durablement à ses défis sanitaires si elle ne dispose pas de moyens suffisants pour produire ses propres connaissances scientifiques ?

La recherche, instrument de souveraineté sanitaire

Spécialiste de l’immunologie et de l’épidémiologie moléculaire des maladies infectieuses, Francine Ntoumi a consacré une part importante de ses travaux au paludisme, à la tuberculose et, plus récemment, à la COVID-19. Son parcours international, entre recherche, enseignement et coopération scientifique, témoigne d’une volonté constante de rapprocher les avancées médicales des besoins des populations africaines.

Cette orientation répond à un enjeu majeur. Sur un continent confronté à de nombreuses maladies infectieuses, la recherche ne peut être considérée comme une activité secondaire, réservée aux universités les mieux dotées. Elle constitue un levier de santé publique, d’autonomie stratégique et de développement économique.

La capacité à mener des études cliniques, à former des spécialistes et à disposer de laboratoires performants conditionne en partie la rapidité avec laquelle les systèmes de santé peuvent comprendre les épidémies et adapter leurs réponses. En défendant le développement de la recherche en Afrique centrale, Francine Ntoumi contribue à inscrire cette exigence dans le débat sur l’avenir sanitaire du continent.

Fondée en 2008, la FCRM matérialise cette ambition. Elle conduit des travaux biomédicaux, participe à la formation de jeunes chercheurs et développe des partenariats scientifiques. Son objectif est également de faire émerger un environnement dans lequel les chercheurs africains puissent contribuer à la production mondiale des connaissances sans être contraints de rechercher systématiquement ailleurs les moyens de travailler.

Briser le plafond de verre scientifique

L’autre dimension essentielle de son engagement concerne la place des femmes. Dans les laboratoires comme dans les instances de décision, leur accès aux responsabilités scientifiques demeure un enjeu de représentation, de financement et de reconnaissance.

En 2014, Francine Ntoumi lance le programme « Femmes et Sciences », destiné à encourager les vocations, à valoriser les chercheuses africaines et à accompagner les étudiantes. Plus récemment, la bourse scolaire Francine Ntoumi – Spécial MADIBOU a prolongé cette démarche auprès des jeunes filles, en encourageant leur réussite scolaire et leur intérêt pour les carrières scientifiques.

Cette stratégie repose sur une conviction : l’égalité des chances ne se décrète pas, elle se construit. Elle exige des modèles auxquels s’identifier, des financements accessibles, des formations de qualité et des institutions capables de soutenir les trajectoires féminines dans la durée.

Le parcours de Francine Ntoumi prend ici une dimension symbolique. En occupant une place de premier plan dans la recherche médicale, elle rend plus visible la contribution des femmes africaines à la science mondiale. Mais son engagement ne se limite pas à l’exemplarité individuelle : il vise à multiplier les possibilités pour celles qui viendront après elle.

Une reconnaissance, mais aussi une responsabilité

Le Prix Emma Rossi 2026 s’inscrit dans une trajectoire déjà jalonnée de distinctions. Francine Ntoumi a notamment reçu le prix scientifique régional Kwame Nkrumah de l’Union africaine en 2012, le prix Georg Forster en 2015 et le prix Christophe Mérieux en 2016. En juin 2026, elle a également été élue secrétaire générale de l’Académie africaine des sciences pour un mandat de trois ans.

Ces reconnaissances consacrent un parcours individuel, mais elles posent aussi la question des moyens nécessaires pour transformer les ambitions scientifiques en résultats durables. La recherche africaine a besoin de financements prévisibles, d’équipements adaptés, de coopérations équilibrées et de politiques publiques qui considèrent la connaissance comme un investissement stratégique.

Le défi est donc de dépasser les cérémonies et les hommages pour consolider les structures qui rendent l’excellence possible. Une chercheuse reconnue à l’international ne peut, à elle seule, compenser les fragilités structurelles d’un système scientifique. Son expérience peut toutefois contribuer à mobiliser les décideurs, les partenaires et les nouvelles générations autour d’un objectif commun.

En dédiant son prix aux femmes scientifiques africaines et aux jeunes filles qui rêvent de faire carrière dans les sciences, Francine Ntoumi a donné à cette distinction une portée collective. Son message est clair : l’avenir sanitaire de l’Afrique dépend aussi de sa capacité à former, retenir et faire rayonner ses talents.

Au fond, le véritable héritage de cette scientifique ne se mesurera pas seulement au nombre de récompenses reçues, mais aux chercheurs formés, aux vocations suscitées et aux capacités de recherche durablement installées sur le continent. À travers son parcours, Francine Ntoumi rappelle que la science africaine ne demande pas seulement à être célébrée. Elle doit disposer des moyens de contribuer pleinement aux réponses médicales de demain.

NINELLE ELENGA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *