À Lagos, Tosin Oshinowo dessine des commerces et des logements. Dans le nord-est du Nigeria, elle participe à la reconstruction d’un village détruit par Boko Haram. Ces commandes éloignées posent pourtant une même question : comment construire sans effacer les usages et les cultures d’un lieu ? Fondatrice d’Oshinowo Studio en 2013, l’architecte nigériane défend une modernité qui ne consiste pas à reproduire ailleurs les recettes des métropoles occidentales. Son travail invite à regarder les pratiques locales comme des ressources de conception, plutôt que comme des survivances à dépasser.
Un parcours international, un ancrage nigérian
Le récit mérite d’abord une clarification : contrairement à ce qui se dit souvent, Oshinowo n’a pas été formée uniquement à Lagos. Elle a étudié l’architecture à Kingston, puis le développement urbain à University College London, avant de poursuivre à l’Architectural Association. Elle a travaillé chez Skidmore, Owings & Merrill, à Londres, et chez OMA, à Rotterdam. Son implantation au Nigeria ne relève donc pas d’un rejet des échanges internationaux : elle traduit plutôt la volonté de mettre cette expérience au service d’un contexte dont elle connaît les contradictions.
Cette double perspective éclaire sa démarche. L’enjeu n’est pas d’opposer une Afrique « traditionnelle » à un Occident « moderne », deux catégories trop vastes pour décrire des réalités diverses. Il est de contester une hiérarchie : celle qui associe spontanément sophistication et importation, tout en réduisant les matériaux ordinaires et les savoir-faire locaux à des solutions de second rang. C’est ce déplacement du regard qu’Oshinowo a porté à la Triennale d’architecture de Sharjah, dont elle était la commissaire en 2023.
Construire à partir de l’existant
Son magasin Adidas de Victoria Island, à Lagos, fournit un exemple concret. Achevé en 2023, le projet transforme un bâtiment des années 1970 plutôt que de le remplacer. Sa façade assemble des tôles d’aluminium ondulées, pleines et perforées, couramment utilisées pour les couvertures de logements à Lagos. Un matériau familier devient ainsi le support d’une identité commerciale contemporaine. Le geste compte autant par le réemploi du bâtiment que par le changement de statut donné à un élément banal du paysage urbain.
Cette opération révèle aussi une tension. Faire entrer les références populaires dans une boutique internationale ne rend pas, à lui seul, l’architecture plus accessible. Le risque serait de transformer une culture matérielle en simple signature esthétique. Mais la conservation de l’existant donne ici une portée tangible au discours : l’adaptation ne se limite pas à une image, elle constitue une décision de projet. Cela ne suffit toutefois pas à établir un bilan environnemental global, que la présentation du studio ne chiffre pas.
À Ngarannam, reconstruire une vie collective
À Ngarannam, dans l’État de Borno, la question change d’échelle. Menée avec les autorités nigérianes et le Programme des Nations unies pour le développement, la reconstruction concerne une communauté déplacée par les violences de Boko Haram. Le village a été inauguré le 22 octobre 2022. Au-delà des habitations, le programme comprend des équipements scolaires, sanitaires et commerciaux : reconstruire signifie aussi rendre possibles l’éducation, les soins et les activités économiques.
Oshinowo a consulté les habitants pour concevoir un cadre lié à la culture kanuri et aux pratiques musulmanes de la communauté. Cette méthode déplace le centre de gravité de l’intervention : les bénéficiaires ne sont plus seulement les destinataires d’un logement standardisé, mais les détenteurs d’un savoir sur leur manière d’habiter. L’architecture peut alors soutenir une continuité sociale. Elle ne saurait cependant garantir, à elle seule, la sécurité durable ni le rétablissement des moyens de subsistance.
La sobriété avant tout
À Sharjah, Oshinowo a élargi cette réflexion avec « The Beauty of Impermanence: An Architecture of Adaptability ». La manifestation mettait en lumière des pratiques de réutilisation, de transformation et de coopération issues de situations de rareté dans les pays du Sud. Sa proposition renverse la perspective : ces territoires ne sont pas seulement ceux auxquels apporter des solutions ; ils peuvent aussi produire des connaissances utiles au débat mondial sur la construction.
La force de cette position tient à l’adaptation, mais sa limite doit rester visible : reconnaître l’inventivité née du manque ne signifie pas célébrer le manque lui-même. Le travail d’Oshinowo ouvre ainsi une voie exigeante entre deux impasses, l’imitation de modèles importés et la folklorisation des traditions. Une architecture contemporaine peut emprunter, transformer et innover sans considérer son environnement culturel comme un obstacle. C’est moins une esthétique africaine unique qu’une méthode : partir des lieux et de ceux qui les habitent.
FOLASHADE GIWA