La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain, le 29 septembre 2026, marque une rupture symbolique dans l’histoire politique du royaume. Mais derrière cette consécration historique se dessine un défi autrement plus complexe : transformer une avancée institutionnelle en progrès social tangible, dans un pays confronté aux inégalités, au chômage et aux attentes pressantes de sa jeunesse.
Le Maroc vient d’ouvrir une nouvelle page de son histoire politique. Le 29 septembre 2026, au palais royal de Rabat, le roi Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement, faisant d’elle la première femme à accéder à cette fonction dans le royaume chérifien. Au-delà de la portée symbolique de cette décision, cette nomination constitue un événement politique majeur dans une monarchie où les équilibres institutionnels, les traditions et les réseaux d’influence continuent de façonner l’exercice du pouvoir.
À 50 ans, l’ancienne maire de Marrakech et ministre chargée de l’Aménagement du territoire et de l’Urbanisme accède ainsi au sommet de l’exécutif. Coordinatrice de la direction collégiale du Parti authenticité et modernité (PAM), elle bénéficie de la victoire de sa formation aux élections législatives du 23 septembre. Avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants, le PAM est arrivé en tête du scrutin, ouvrant la voie à cette désignation conformément à l’article 47 de la Constitution.
Une rupture dans la représentation politique
Dans un environnement politique longtemps dominé par les hommes, l’arrivée d’une femme à la primature constitue un signal fort. Elle offre au Maroc l’occasion de projeter l’image d’un pays capable de faire évoluer ses représentations du pouvoir, sans renoncer à la singularité de son modèle institutionnel. À l’échelle du monde arabe, cette nomination place également le royaume parmi les pays ayant franchi ce seuil symbolique.
Toutefois, l’accession d’une femme à la tête du gouvernement ne saurait, à elle seule, résumer la réalité de la condition féminine au Maroc. La représentation politique demeure un chantier inachevé. À l’issue des dernières législatives, les femmes occupent 107 des 395 sièges parlementaires, soit environ 27 % de l’hémicycle. Cette proportion témoigne d’une progression, mais aussi de la persistance d’obstacles à l’égalité dans les lieux de décision.
Le véritable enjeu sera donc de dépasser la portée symbolique de cette nomination. Fatima Ezzahra El Mansouri sera-t-elle en mesure de faire de son accession au pouvoir un levier d’émancipation politique et sociale pour les Marocaines ? La réponse dépendra moins de son statut de pionnière que de sa capacité à promouvoir des politiques publiques favorisant l’égalité des chances, l’accès à l’emploi et la participation des femmes à la vie économique.
Un pouvoir à construire dans la négociation
La nouvelle cheffe du gouvernement hérite d’une équation parlementaire délicate. Avec 97 députés, le PAM est loin de disposer seul de la majorité absolue, fixée à 198 sièges. La constitution d’une coalition gouvernementale s’impose donc comme sa première épreuve politique. Il lui faudra trouver des partenaires, rapprocher des intérêts parfois divergents et établir un compromis suffisamment solide pour assurer la stabilité de l’exécutif.
Cette négociation permettra de mesurer son autorité au sein de sa propre formation, mais également sa capacité à composer avec les autres forces politiques. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), arrivé derrière le PAM, et le Parti de l’Istiqlal, troisième du scrutin, figurent parmi les acteurs incontournables de cette recomposition. Les relations conflictuelles entretenues durant la campagne pourraient cependant compliquer les discussions.
Dans ce contexte, la personnalité de Fatima Ezzahra El Mansouri sera déterminante. Son parcours municipal, son expérience ministérielle et son implantation à Marrakech constituent des atouts. Mais diriger une ville, exercer des responsabilités ministérielles et conduire un gouvernement de coalition relèvent de rapports de force différents. Sa marge de manœuvre dépendra autant de ses capacités de négociation que des équilibres internes au système politique marocain.
La jeunesse, le chômage et le pouvoir d’achat en ligne de mire
Car le royaume ne peut se contenter d’une transition politique réussie sur le papier. Les attentes sociales sont considérables. Le chômage, les difficultés d’accès aux soins, les insuffisances du système éducatif et les disparités territoriales alimentent une défiance qu’aucun changement de visage à la tête du gouvernement ne suffira à dissiper.
Les mobilisations de jeunes, notamment celles de la génération Z, ont déjà révélé l’ampleur des frustrations. Elles expriment une demande de résultats, de transparence et d’équité, dans un pays où les ambitions de modernisation se heurtent encore à des inégalités persistantes. Fatima Ezzahra El Mansouri devra répondre à cette impatience sans laisser s’installer le sentiment que l’alternance politique ne modifie pas les conditions de vie.
Le défi économique est tout aussi important. Le PAM s’est engagé à créer un million d’emplois, une promesse ambitieuse qui devra désormais se traduire en mesures concrètes. Le pouvoir d’achat, l’insertion professionnelle des jeunes, le soutien aux petites entreprises et l’amélioration des services publics constitueront des indicateurs essentiels de l’efficacité du nouvel exécutif.
À ces priorités s’ajoute la préparation de la Coupe du monde de football 2030, organisée conjointement par le Maroc, l’Espagne et le Portugal. Cet événement représente une formidable occasion d’accélérer les investissements, de renforcer les infrastructures et de consolider l’attractivité internationale du royaume. Mais il comporte aussi un risque : celui de privilégier les grands projets au détriment des besoins quotidiens des populations. La réussite se mesurera à la capacité de faire bénéficier l’ensemble du territoire des retombées économiques de cette échéance.
Le symbole ne suffira pas
Le parcours de la nouvelle cheffe du gouvernement illustre les mutations d’une classe politique marocaine qui cherche à renouveler ses figures tout en évoluant dans un système où la monarchie conserve un rôle central. Sa nomination intervient après la victoire du PAM, mais aussi dans un contexte où la confiance envers les partis et les institutions doit être consolidée.
Le défi est donc double : gouverner efficacement et restaurer la crédibilité de l’action publique. Pour y parvenir, Fatima Ezzahra El Mansouri devra conjuguer l’autorité politique, le sens du compromis et une capacité à rendre compte de ses résultats. La portée historique de son accession au pouvoir lui confère une visibilité particulière, mais l’expose également à des attentes plus élevées.
Une femme dirige désormais le gouvernement marocain. C’est une rupture dans la représentation du pouvoir, une image nouvelle pour le royaume et un signal adressé à toute une génération. Mais l’histoire retiendra moins le caractère inédit de cette nomination que ses conséquences sur la vie des citoyens.
Entre la promesse d’un Maroc plus inclusif et la réalité des contraintes économiques, sociales et institutionnelles, Fatima Ezzahra El Mansouri dispose d’une occasion rare. Celle de démontrer qu’une avancée symbolique peut devenir le point de départ d’une transformation durable. Pour le royaume, le nouveau chapitre ne fait que commencer. Il reste à en écrire les résultats.
YASMINA AYARI