Avec Chocovi, la maître-artisane chocolatière défend une autre ambition pour la Côte d’Ivoire : faire du cacao un levier de création de richesse, d’innovation et d’émancipation féminine. Dans un pays qui domine la production mondiale de cacao, Viviane Kouamé a choisi de s’attaquer à un paradoxe économique : produire la matière première sans toujours en...

Photo D.R.

Avec Chocovi, la maître-artisane chocolatière défend une autre ambition pour la Côte d’Ivoire : faire du cacao un levier de création de richesse, d’innovation et d’émancipation féminine.

Dans un pays qui domine la production mondiale de cacao, Viviane Kouamé a choisi de s’attaquer à un paradoxe économique : produire la matière première sans toujours en maîtriser la transformation la plus rémunératrice. Il y a des réussites entrepreneuriales qui racontent davantage qu’une histoire individuelle. Celle de Viviane Kouamé appartient à cette catégorie. Dans son atelier d’Abidjan, la fève de cacao ne constitue pas seulement une matière première destinée aux marchés internationaux. Elle devient une tablette de chocolat, une création artisanale, un produit de terroir et, surtout, la démonstration qu’un pays producteur peut chercher à capter une part plus importante de la valeur issue de ses ressources.

Fondatrice de Chocovi en 2021, cette entrepreneure ivoirienne s’inscrit dans un mouvement stratégique : transformer localement le cacao pour faire émerger une industrie chocolatière nationale capable de séduire les consommateurs ivoiriens et de conquérir les marchés extérieurs. Une ambition qui prend une résonance particulière dans un pays dont l’économie demeure étroitement liée à cette culture.

Du champ à la tablette, reconquérir la valeur

Le paradoxe est connu : la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, mais la production agricole ne suffit pas à garantir une maîtrise complète des revenus générés par cette ressource. Entre la fève récoltée et le chocolat commercialisé, plusieurs étapes déterminent la valeur finale : transformation, formulation, conditionnement, distribution, marketing et construction d’une marque.

C’est précisément sur ce terrain que Viviane Kouamé entend se distinguer. Son approche, dite « tree-to-bar », consiste à maîtriser autant que possible la chaîne de production, depuis la plantation jusqu’au produit fini. Elle dispose notamment d’une plantation biologique de 40 hectares à Sinfra et d’une unité artisanale de transformation. Formée en Alsace, puis perfectionnée à l’École Lenôtre, elle associe connaissances techniques, créativité et valorisation de la matière première ivoirienne.

Son projet dépasse donc la fabrication de chocolat. Il porte une question de politique économique : comment faire en sorte que les pays producteurs ne soient pas cantonnés à l’exportation de matières premières, tandis que les segments les plus rémunérateurs de la chaîne restent captés ailleurs ?

La réponse ne dépend toutefois pas d’une entrepreneure seule. Elle suppose des investissements, des compétences, des équipements, des débouchés commerciaux et un environnement favorable aux petites et moyennes entreprises. Viviane Kouamé incarne une possibilité ; la généralisation de ce modèle exige un écosystème.

L’innovation comme signature

L’une des particularités de Chocovi réside dans sa capacité à faire dialoguer le chocolat avec les goûts et les références culturelles ivoiriens. Ses créations, dont le chocolat à l’attiéké, témoignent d’une volonté de dépasser la reproduction des standards internationaux pour proposer une identité gustative propre.

Cette démarche présente un double intérêt. Sur le plan commercial, elle permet de différencier les produits sur un marché concurrentiel. Sur le plan culturel, elle affirme que le patrimoine culinaire africain peut inspirer des créations gastronomiques contemporaines, sans renoncer à l’exigence de qualité.

L’entrepreneure explore également les possibilités artistiques du chocolat, à travers des pièces inspirées de symboles culturels ivoiriens et des créations présentées lors de manifestations internationales. Sa participation au Salon du chocolat de Paris et à l’Exposition universelle d’Osaka en 2025 a contribué à donner une visibilité extérieure à son travail. En juillet 2026, elle a également présenté son parcours et ses ambitions au vice-président ivoirien, Tiémoko Meyliet Koné.

L’enjeu est essentiel : un produit agricole ne devient pas une marque reconnue par sa seule origine. Il faut raconter son histoire, garantir sa qualité et construire une réputation durable. Le chocolat ivoirien doit pouvoir être identifié non seulement par la provenance de ses fèves, mais aussi par la maîtrise technique et la créativité de celles et ceux qui le fabriquent.

Une distinction internationale, un défi industriel

Le 19 août 2026, Chocovi a obtenu un trophée aux ASCEA Awards, à Pretoria, en Afrique du Sud. Cette reconnaissance a mis en avant une démarche associant transformation locale, commerce équitable et création de valeur durable. Elle confirme la visibilité croissante de l’entreprise dans les réseaux de promotion du savoir-faire africain.

Mais les récompenses ne constituent qu’une étape. Pour transformer une reconnaissance internationale en succès économique durable, Chocovi doit pouvoir accroître sa production, sécuriser ses approvisionnements, maîtriser ses coûts et développer des circuits de distribution adaptés.

L’artisanat haut de gamme offre des marges de différenciation intéressantes, mais il se heurte à des contraintes bien réelles : coût des équipements, accès au financement, conservation des produits sous des températures élevées, régularité de la qualité et prix de vente accessibles aux consommateurs locaux. La conquête de marchés étrangers exige, en outre, le respect de normes sanitaires et de conditionnement strictes.

Le chocolat ivoirien est certes prisé à l’étranger, mais sa commercialisation nécessite que les entreprises locales puissent passer de productions artisanales à des volumes commercialement viables sans perdre leur identité ni compromettre leurs exigences de qualité.

Les femmes au cœur de la transformation

Le parcours de Viviane Kouamé revêt également une dimension sociale. Selon les informations publiées par les organismes ivoiriens de promotion de l’artisanat, elle a accompagné des coopératives de planteurs dans l’adoption de pratiques durables et contribué à la formation de centaines de femmes. Ces initiatives relient l’entrepreneuriat à la transmission des compétences et à l’autonomisation économique.

Cette dimension est importante dans une filière où la production agricole mobilise de nombreuses femmes, sans leur garantir systématiquement un accès équivalent aux ressources, aux responsabilités et aux revenus des activités de transformation. Former, recruter et créer des débouchés peut contribuer à déplacer cette frontière.

Pour autant, l’impact social ne saurait être mesuré au seul nombre de personnes formées. Il doit aussi s’évaluer à travers les emplois durables créés, l’évolution des revenus, la progression des compétences et la capacité des bénéficiaires à développer leurs propres activités. C’est à cette échelle que l’ambition entrepreneuriale peut devenir un véritable levier de transformation collective.

Le chocolat, instrument de souveraineté économique

En Côte d’Ivoire, la valorisation du cacao constitue un enjeu qui dépasse largement les performances d’une entreprise. Elle touche à la diversification économique, à l’industrialisation, à l’emploi des jeunes et à la place du pays dans les échanges internationaux.

Viviane Kouamé apporte une illustration concrète de cette stratégie. Son entreprise rappelle que le « Made in Côte d’Ivoire » ne doit pas se limiter à l’origine géographique d’un produit : il doit aussi désigner une capacité locale à concevoir, transformer, innover et commercialiser.

Le défi reste considérable. Il faudra multiplier les investissements productifs, faciliter le financement des PME, rapprocher les producteurs des transformateurs et encourager les consommateurs à découvrir les chocolats fabriqués dans leur propre pays. Il faudra également veiller à ce que la valeur supplémentaire créée bénéficie davantage aux acteurs de la filière, notamment aux planteurs.

Viviane Kouamé ne transforme pas, à elle seule, l’économie cacaoyère ivoirienne. Mais elle en explore une voie : celle d’un entrepreneuriat qui refuse de considérer la transformation comme une activité secondaire et qui fait de l’origine africaine une force commerciale.

Son ambition pourrait se résumer ainsi : ne plus seulement vendre au monde les fèves qui font son chocolat, mais lui proposer aussi le savoir-faire, la créativité et les marques nés de cette richesse. Dans cette perspective, l’or chocolaté de Viviane Kouamé ne se mesure pas uniquement en tablettes produites. Il se mesure à la capacité de la Côte d’Ivoire à convertir son avantage agricole en puissance industrielle, commerciale et culturelle.

CHRISTIANE BROU

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